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Monnaie: Débat autour du FCFA à l’Université de Dschang

News Actualité  Dschang, Ouest, Cameroun
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UDs/SIC – 18/04/2014. L'Université de Dschang a organisé mardi 15 avril 2014 dans sa salle des conférences et des spectacles une « grande conférence » sur le thème « Monnaie et émergence des pays africains : le franc CFA en question ». Plus d'un demi-millier d'étudiants et d'enseignants ont fait le déplacement du campus A pour écouter les quatre conférenciers invités pour les besoins de la cause. Il s'agit des personnalités suivantes : le Pr. Nicolas Agbohou, de nationalité ivoirienne, enseignant de sciences économiques à l'Université de Versailles (France) ; le Pr Désiré Mandilou, de nationalité congolaise, enseignant d'économie aux universités de Brazaville, du Littoral Côte d'Opale à Dunkerque et de Picardie à Amiens (France) ; le Dr François Ndengwe, de nationalité camerounaise, chairman de la African Advisory Board (cabinet conseil en politiques économiques) et consultant àAfrica 24 ; Dr Anatole Tchounga, enseignant à la faculté des sciences économiques et de gestion de l'Université de Dschang. C'est le doyen de ladite faculté, Pr David Kamdem, qui a modéré la conférence.

Nazisme monétaire

Pr Nicolas Agbohou
Pr Nicolas Agbohou

Le Pr Nicolas Agbohou a pris la parole en premier. En une trentaine de minutes, il a présenté le franc CFA comme « un vecteur du nazisme monétaire ». Tout part de l'histoire de cette monnaie qui, au départ, se définit comme le « Franc des colonies françaises d'Afrique ». L'orateur affirme, documents à l'appui, que c'est le nazisme qui est à l'origine du FCFA. Il s'agit d'une reproduction du système appliqué en France sous occupation allemande à l'époque d'Hitler. D'abord, les nazis ont pénétré le système financier de ce pays, ont ensuite remplacé la monnaie locale par la monnaie coloniale, qu'ils ont contrôlée par les mécanismes d'émission monétaire. Cela a eu pour conséquence, entre autres, le pillage de la France. C'est ce système que le général De Gaulle a en tête au moment où il crée le 25 décembre 1945, le FCFA. Ainsi, croit savoir le Pr Agbohou, « le père du FCFA, c'est De Gaulle. Le grand-père, c'est Herman Goering ».

Le Pr Agbohou, un ancien conseiller officieux de Laurent Gbagbo et auteur de l'ouvrage intitulé Le Franc CFA et l'Euro contre l'Afrique (1999), a tenu à démontrer le caractère pervers du F CFA, lequel est devenu le Franc de la communauté financière africaine. Pour lui, il s'agit d'un instrument manipulé par la France pour appauvrir perpétuellement des quinze pays utilisateurs. Car « pour dominer un pays, il faut dominer sa monnaie. Pour le faire, il faut mettre la main sur la Banque centrale ».Précisément, les Français siègent au conseil d'administration de la BEAC, la BECEAO et la Banque centrale des Comores. Ils y ont le droit de veto. « C'est eux qui nous imposent notre développement socio-économique. Le financement monétaire nous est interdit. La monnaie est fabriquée à Chamalières, en France.», insiste-t-il. Pour illustrer son propos, l'orateur note que les pays du F CFA ont l'obligation de déposer à partir de 1973, la totalité des devises issues de leur commerce extérieur au Trésor français, et 50% depuis 2005.

La mainmise de la France sur le FCFA a selon, le professeur d'économie, plusieurs conséquences. D'abord, le pays de François Hollande s'est approvisionné en matières premières sans payer les Africains. La France utilise les devises de ces quinze pays comme elle veut. Ce contrôle sert aussi à mettre au pas les dirigeants récalcitrants, comme on a pu le voir avec l'assèchement des banques commerciales en Côte d'ivoire dans le but de provoquer un mécontentement populaire contre Laurent Gbagbo. L'industrialisation des pays concernés est bloquée. L'argent des pays membres du F CFA est utilisé pour les endetter avec pour corollaire, une austérité budgétaire sans fin. Le Pr Agbohou ne voit qu'une solution pour les utilisateurs de cette « monnaie nazie » : la création d'une monnaie nationale dans un premier temps. Car, c'est elle qui va permettre de contrôler la banque centrale et par conséquent, les banques commerciales. C'est elle qui va permettre la transformation locale des matières premières.

Monnaie commune

Ầ la suite du Pr Agbohou, le Pr Désiré Mandilou a insisté sur l'urgence, pour l'Afrique, de créer une monnaie commune. « Nous ne pouvons plus attendre. Nous devons créer notre monnaie, sinon on va redevenir des esclaves sur nos propres terres », a-t-il souligné en guise de propos liminaire. Il faut déjà faire face à la « dollarisation de l'Afrique », ce diktat des Américains selon lequel les Etats africains doivent effectuer les opérations de leur commerce extérieur en dollar.

Le Congolais, auteur de l'ouvrage La Dette africaine : l'état des savoirs (l'Harmattan, 2008) va insister sur la nécessité de ne pas tomber dans le même piège que l'Europe. Car, la mise en place de « l'euro, monnaie unique » au sein des pays membres de l'Union européenne, n'a pas tenu compte des capacités économiques de chacun des Etats. C'est ce qui explique ses difficultés actuelles. Il sera donc question pour l'Afrique, de créer dans chaque pays, « une monnaie nationale » et à l'échelle continentale, une « monnaie commune ». La dernière va fonctionner comme « monnaie unique » vis-à-vis du reste du monde. Ầ ce moment là, toutes les devises du continent seront contrôlées par ses propres fils. La banque centrale africaine, gestionnaire de la monnaie commune, va réguler le commerce intra-continental et donc, l'aider à se développer.

La monnaie commune africaine, affirme D. Mandilou, est d'autant plus faisable que l'Afrique se présente comme le continent de l'avenir. Avec une forte démographie, laquelle induit une capacité de consommation, la terre africaine justifie toute l'attraction dont elle fait l'objet. Si en plus elle produit mieux, les autres vont chercher à acheter sa monnaie. En prenant en compte les pesanteurs d'ordre idéologique, le Pr Mandilou affirme qu'on peut en douze mois au minimum et dix-huit au maximum, mettre sur pied une monnaie commune.

Dr François Ndengwe
Dr François Ndengwe

Le Dr François Ndengwe quant à lui a exposé sur la «théorie vectorielle de la monnaie », laquelle permettra de rompre avec le FCFA. Dans son propos liminaire, il qualifie cette monnaie de « maladie du nègre fou ». Car, au départ, il s'agit de dédommager les anciens propriétaires d'esclaves, une fois l'esclavage terminé. L'opération, rappelle-t-il, se fera à travers la mise en place de la banque de Saint Louis au Sénégal, laquelle deviendra plus tard la Banque des Etats de l'Afrique de l'Ouest. Farouchement opposé à la monnaie de papier, le Dr Ndengwe explique sa théorie. Elle consiste dans un premier temps de s'unir en Afrique. Ensuite, il faudra prendre une décision établissant la liste des biens qui peuvent être convertis en monnaie. Le deuxième choix de souveraineté est de fixer les prix de ces matières. Il faudra s'assurer que la liste des biens ainsi convertis, corresponde effectivement à l'état des économies.

Contre-pied

Le contre-pied de tous ces arguments viendra du Dr Anatole Tchounga. L'argumentaire de cet économiste financier consiste à dire que « bien que le bilan de la coopération financière entre l'Afrique et la France soit mitigé, l'Afrique n'est pas encore prête à avoir une monnaie commune, à cause des divergences macro-économiques, techniques et managériales ». Le déficit du développement aujourd'hui constaté serait donc plutôt dû aux facteurs internes à chaque pays et non, prioritairement, à l'usage du franc CFA. Car, les pays dont on parle sont des « économies faibles qui n'arrivent pas à amortir des chocs tant internes qu'externes ».

Pour le Dr Tchounga, le FCFA présente même quelques avantages pour les pays qui en sont utilisateurs. La monnaie a une parité fixe dans tout l'espace qu'elle couvre. Cette parité fixe favorise l'attractivité des investissements étrangers. Les transferts sont, en principe, libres à l'intérieur des zones. Pendant que le Trésor français attend 50% des devises issues du commerce extérieur des pays de la zone F CFA, certains d'entre eux en déposent jusqu'à 90%. Cette situation, l'orateur l'explique par la surliquidité des banques, lesquelles ne prennent pas de risques en accordant des crédits. Bref, « l'existence du F CFA apparaît comme le moindre mal par rapport à une monnaie africaine » qui ne saurait être une sinécure.

Les obstacles au développement des pays ayant en partage le franc CFA sont, d'après le Dr Tchounga, à chercher ailleurs. Pour ce qui est de la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC), il y a d'abord la faible mobilité du travail et du capital, car le marché financier ne fonctionne qu'à l'intérieur de chaque Etat. Il y a ensuite l'absence des voies transversales : il est plus facile de commercer avec la France qu'avec un pays voisin, une situation exacerbée par le caractère extraverti des consommateurs dont le pouvoir d'achat est élevé. Les risques judiciaires élevés, les micro-nationalismes, les détournements de fonds publics et le train de vie élevé des Etats constituent, entre autres, des facteurs non négligeables.

Entre les orientations politiques et idéologiques favorables à la création d'une monnaie commune à l'Afrique et les positions techniques qui soutiennent qu'une monnaie africaine n'est pas une fin en soi, le public a pu comprendre que ce qui importe c'est avant tout le management des Etats. La monnaie, comme instrument de politique économique et de développement, n'apportera pas l'émergence si sa gestion n'est pas efficiente. La tendance lourde exprimée par les étudiants et autres participants présents c'est qu'il est préférable d'avoir sa propre monnaie. Mais sa bonne gestion demeure une incertitude.

HA, Université de Dschang

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